Vous traversez les Pyrénées depuis la France, la route descend en lacets serrés vers la mer, et soudain la baie de Roses apparaît en contrebas, immense, bleu profond, encadrée par les reliefs du Cap de Creus. Ce premier coup d’œil depuis les hauteurs, on ne l’oublie pas. Roses ressemble à une station balnéaire espagnole parmi d’autres en surface, avec ses hôtels, ses plages animées et son front de mer. Mais ceux qui prennent le temps de s’y attarder découvrent autre chose : une ville posée sur vingt-cinq siècles de civilisations superposées, à deux pas d’un parc naturel sauvage et brut, dans une région qui a littéralement changé la façon dont le monde mange. Visiter Roses sur la Costa Brava, c’est naviguer entre la Grèce antique, les criques inaccessibles et l’héritage de Ferran Adrià. Voici les dix endroits et expériences qui font vraiment la différence.
La Ciutadella de Roses : 3 000 ans d’histoire dans un seul site

On aurait tort de n’y consacrer qu’une heure. La Ciutadella de Roses s’étend sur plus de 12 hectares et condense vingt-cinq siècles de présence humaine dans une seule enceinte fortifiée. Ce que la plupart des guides ne précisent pas assez : ce n’est pas un fort Renaissance classique, c’est une accumulation de strates. À l’intérieur des remparts construits en 1543 sur ordre de Charles Quint, coexistent les vestiges du comptoir grec de Rhode (IVe-Ve siècles av. J.-C.), les restes d’une villa et d’une nécropole romaines, un monastère romano-lombard du XIe siècle et des fortifications médiévales. Quatre civilisations, un même terrain.
Le musée d’histoire inauguré en 2004 est inclus dans le billet d’entrée (4 € tarif plein, 2,50 € tarif réduit, gratuit pour les moins de 14 ans). Prévoyez au minimum 1h30, davantage si vous optez pour la visite guidée en français proposée en été à 17h30 (tarif visite guidée : 8 €, réservation : patrimoni@roses.cat). Arrivez tôt le matin en juillet-août : l’esplanade est exposée plein soleil, sans ombre, et la chaleur rend la visite épuisante passé 11h. La lumière rasante du matin sur les remparts est, par ailleurs, ce qu’on peut faire de mieux pour les photos.
Le Castell de la Trinitat : le belvédère secret sur la baie

Perché sur un rocher de 60 mètres qui tombe directement dans la Méditerranée, le Castell de la Trinitat est l’un des panoramas les plus saisissants de toute la Costa Brava. La majorité des visiteurs qui séjournent à Roses l’ignorent complètement. Ce château du XVe siècle a joué un rôle stratégique de premier plan jusqu’en 1814, date à laquelle il fut abandonné avant d’être partiellement restauré ces dernières décennies. Aujourd’hui ouvert aux visites, il offre une vue à 360 degrés sur la baie de Roses, le golfe et les falaises du Cap de Creus.
C’est au coucher du soleil que le site est le plus spectaculaire. Les horaires varient selon la saison : de juin à septembre, tous les jours de 17h à 22h ; hors saison, uniquement le samedi de 11h à 17h et le dimanche de 11h à 15h. La visite combinée Ciutadella + Castell de la Trinitat est proposée à 8 €. Un endroit que même les habitués de Roses ne connaissent pas tous, et qui mérite largement le détour.
Le parc naturel du Cap de Creus : là où les Pyrénées plongent dans la mer

Le Cap de Creus est le point le plus oriental de la péninsule Ibérique, l’endroit où le continent lâche prise. Le paysage ici est différent de tout ce qu’on trouve ailleurs sur la Costa Brava : des roches de schiste sculptées par des siècles de tramontane, une végétation rase et dense, une lumière presque minérale qui a fasciné Salvador Dalí au point de devenir une composante essentielle de son œuvre. On ne vient pas au Cap de Creus chercher une plage confortable. On vient pour quelque chose de plus brut.
Les possibilités concrètes sont nombreuses. Le Camí de Ronda, ce sentier côtier historique, permet de relier Roses à Cadaqués sur environ 25 kilomètres, en passant par des criques accessibles uniquement à pied. Les caletes de Culleró et Jugadora en font partie, deux plages que les artistes surréalistes fréquentaient dans les années 1930. Attention cependant : en juillet et août, l’accès en voiture au parc est interdit à partir de 10h30. Partez tôt ou prévoyez d’y aller en dehors de la haute saison si vous voulez profiter du site sans contrainte.
ElBulli1846 : le musée qui a transformé la cuisine mondiale

Dans la crique isolée de Cala Montjoi, au cœur du parc naturel, se trouve un lieu que peu de guides francophones mentionnent correctement. L’ancien restaurant elBulli de Ferran Adrià, six fois classé meilleur restaurant du monde, a été transformé en juin 2023 en musée gastronomique. Une première mondiale. Le lieu s’appelle désormais elBulli1846, en référence au nombre de plats créés par Adrià et son équipe durant l’existence du restaurant.
La visite dure environ deux heures et plonge dans les carnets de croquis originaux, les ustensiles du restaurant, les vidéos sur les techniques révolutionnaires comme la sphérification et les mousses gazeuses. Ce n’est pas un musée de plus sur la gastronomie espagnole : c’est une réflexion sur ce qu’est la créativité, ce qu’est l’acte de cuisiner, ce qu’est une idée nouvelle. La route pour y accéder depuis Roses, sinueuse sur les falaises, fait partie de l’expérience. Réservation obligatoire en ligne. Ce lieu n’est pas pour ceux qui cherchent à manger, c’est pour ceux qui veulent comprendre pourquoi on mange autrement depuis vingt ans.
Les criques entre Roses et Cadaqués : les plages que les guides ne montrent pas
Entre Roses et Cadaqués, le littoral est l’un des plus sauvages et les moins fréquentés de toute la côte espagnole. Plusieurs criques n’y sont accessibles qu’à pied ou par la mer, ce qui les préserve naturellement de la foule estivale. Parmi les plus remarquables, on trouve les suivantes :
- Cala Canadell : 75 mètres de crique rocheuse, eaux turquoise, snorkeling exceptionnel, très calme même en été, accessible à pied depuis le Cap de Creus.
- Cala Culleró et Cala Jugadora : deux anses sauvages qui ont inspiré Dalí, accessibles uniquement par le Camí de Ronda ou par bateau.
- Cala Calís : petite plage de galets entourée de falaises, eau cristalline, accessible par un sentier depuis la route du Cap.
La plage d’Almadraba, à quelques kilomètres du centre de Roses, mérite d’être signalée à part : sable fin, eau transparente, fréquentée davantage par les locaux que par les touristes de passage. On lui préférera toujours la Platja Nova si l’on veut de l’animation, mais pour se baigner dans de bonnes conditions, Almadraba est sans conteste la meilleure option. Pour atteindre les criques les plus isolées, louer un kayak au port de Roses reste la solution la plus simple et la plus libre.
Empuriabrava : la “Venise de la Costa Brava” à 10 minutes de Roses

Empuriabrava n’est pas typique, ni authentique au sens où l’entendent les voyageurs en quête de village catalan préservé. C’est une curiosité architecturale et urbanistique à part entière : le plus grand complexe résidentiel nautique d’Europe, avec plus de 30 kilomètres de canaux navigables qui quadrillent la ville. On aime ou on n’aime pas, mais on ne reste pas indifférent.
L’expérience la plus intéressante consiste à louer un petit bateau sans permis (comptez environ 30 € de l’heure) et à se perdre dans le réseau de canaux comme on le ferait à vélo dans un quartier inconnu. Les maisons avec ponton privatif défilent, les bateaux sont amarrés devant les garages, les enfants plongent depuis les jardins. Pour les amateurs de sensations plus fortes, la base de parachutisme d’Empuriabrava est l’une des plus actives d’Espagne. Une demi-journée suffit amplement pour voir l’essentiel, avant de reprendre la route vers quelque chose de plus sauvage.
La gastronomie de Roses : de Ferran Adrià aux anchois de l’Empordà
La table à Roses est un dialogue permanent entre la mer et l’innovation. Le plat signature de la région est le suquet de peix, un ragoût de poisson au bouillon épais, servi dans des restaurants de bord de mer depuis des générations. Mais c’est aussi ici que Ferran Adrià a posé les bases d’une révolution culinaire mondiale, ce qui a hissé toute la gastronomie locale à un niveau de reconnaissance internationale rare.
Parmi les adresses qui comptent, le restaurant Rafa’s mérite une mention à part. Pas de menu écrit, une salle minuscule, ouvert seulement quand il y a du poisson frais : le cuisinier Rafa récite lui-même ce qu’il a en cuisine ce jour-là. Des chefs étoilés du monde entier font le détour. Sur la promenade, le restaurant ROM propose une cuisine catalane contemporaine sous la direction du chef Toni Romero, dans un cadre avec vue sur la mer. Enfin, à une trentaine de minutes de Roses, les anchois de L’Escala bénéficient d’une reconnaissance géographique protégée : affinés plus d’un an en saumure, ils s’achètent directement chez les producteurs et s’emportent chez soi comme le meilleur souvenir comestible de la Costa Brava.
Cadaqués : l’excursion incontournable depuis Roses

La route entre Roses et Cadaqués est l’une des plus spectaculaires du littoral méditerranéen espagnol. Trente-cinq minutes de virages serrés sur les falaises, avec la mer en contrebas à chaque lacet. On arrive à Cadaqués un peu étourdi, et ce sentiment d’isolement n’est pas une impression : le village était réellement enclavé, sans route goudronnée jusqu’aux années 1960, ce qui lui a permis de conserver un caractère que les grandes stations balnéaires ont depuis longtemps perdu.
En haute saison, Cadaqués est bondé. C’est une réalité qu’il faut accepter. Mais à l’aube ou en mai, c’est un autre lieu, silencieux, ses maisons blanches reflétées dans l’eau calme du port. La Casa-Museu Dalí à Portlligat est accessible uniquement sur réservation, avec des visites en nombre limité : c’est à faire absolument pour comprendre l’environnement dans lequel l’artiste a travaillé pendant quarante ans. Pour manger, le restaurant Compartir, tenu par trois anciens chefs d’elBulli (dont deux dirigent aussi Disfrutar à Barcelone, triplement étoilé), offre une cuisine de partage inventive et accessible, avec une belle terrasse. On peut aussi y aller en bateau depuis Roses en été, ce qui évite la route.
Le Parc mégalithique et les dolmens : Roses avant les Grecs

On parle beaucoup des Grecs à Roses, rarement des civilisations qui les ont précédés de deux millénaires et demi. Le dolmen de la Creu d’en Cobertella, situé dans le parc naturel du Cap de Creus, est le plus grand dolmen de Catalogne. Sa dalle principale mesure plus de cinq mètres de long. Il est daté entre 3000 et 2700 avant J.-C., et les fouilles archéologiques y ont mis au jour des ossements humains et des fragments de céramique, témoins d’une utilisation funéraire sur plusieurs générations.
Ce mégalithe s’inscrit dans la Route des Mégalithes de l’Alt Empordà, un ensemble de tombeaux néolithiques parsemés dans les collines autour de Roses. Le site est peu fréquenté, libre d’accès, et se combine naturellement avec une randonnée dans le parc. C’est l’angle que la plupart des visiteurs n’anticipent pas : Roses comme territoire habité et sacralisé bien avant que les Grecs n’y fondent Rhode. Cette profondeur temporelle change le regard qu’on pose sur toute la région.
Les Aiguamolls de l’Empordà : quand la Costa Brava se fait zone humide
À cinq kilomètres à peine des plages animées de Roses, les Aiguamolls de l’Empordà offrent un silence total et un paysage radicalement différent. Cette réserve naturelle de 4 729 hectares, deuxième zone humide de Catalogne après le delta de l’Èbre, abrite plus de 329 espèces d’oiseaux recensées, dont 82 nichent régulièrement sur place. Les ornithologues la connaissent très bien, les touristes en vacances à Roses beaucoup moins, ce qui en fait l’un des contrastes les plus inattendus de la région.
Le parc dispose de 17 observatoires répartis sur deux itinéraires principaux depuis El Cortalet. On y croise des cigognes, des hérons pourprés, des flamants roses, des balbuzards pêcheurs et, si l’on a de la chance, la loutre réintroduite ces dernières années dans les cours d’eau du parc. Les sentiers sont accessibles à pied ou à vélo, bien balisés et praticables en famille. Le tableau ci-dessous résume les meilleures périodes pour l’observation ornithologique :
| Période | Type d’observation | Espèces emblématiques |
|---|---|---|
| Mi-avril à début mai | Migration printanière (pic d’espèces) | Cigognes, hérons pourprés, guêpiers, rolliers |
| Mars à mai | Migration et nidification | Flamants roses, balbuzards pêcheurs, échasses |
| Août à octobre | Migration automnale | Canards, limicoles, grands cormorans |
| Toute l’année | Espèces résidentes | Canards colverts, poules d’eau, hérons cendrés |
Le parking du Cortalet est payant (5 €). Prévoir des jumelles, les observatoires en bois sont bien positionnés mais la faune reste à bonne distance. Les meilleures heures sont le petit matin et le crépuscule. À quelques kilomètres de la plage la plus fréquentée de la Costa Brava, il y a ici un silence qu’on n’attendait pas, et c’est précisément pour ça que Roses ne ressemble à aucune autre destination.
Roses ne se visite pas : elle se recommence chaque été avec l’impression de ne l’avoir jamais vraiment vue.



