Il y a des bâtiments qu’on reconnaît avant même de les avoir cherchés. La coupole rose du Negresco, posée sur la Promenade des Anglais comme une signature, fait partie de ceux-là. On la voit de loin, on la reconnaît d’instinct, et quelque chose en nous ralentit le pas. Ce que vous ignorez peut-être, c’est que derrière cette silhouette familière se cache une histoire qui commence dans la ruine et se prolonge dans la légende.
Un rêve roumain planté sur la Méditerranée
Henri Negrescu n’est pas né dans le luxe, il l’a appris à la force du poignet. Maître d’hôtel roumain formé aux grandes tables européennes, il a servi les Rockefeller et les têtes couronnées d’une époque où la Côte d’Azur était le terrain de jeu de l’élite mondiale. De cette proximité avec les puissants, il tire une conviction : construire son propre établissement, à lui, sur la Promenade des Anglais. Un terrain de 6 500 m² jouxtant la Villa Masséna, une vision démesurée, et un architecte à la hauteur.
C’est Édouard-Jean Niermans, déjà auteur du Moulin Rouge, qui signe la façade, un chef-d’œuvre de style Beaux-Arts mêlant colonnes néo-classiques, médaillons rococo et guirlandes sculptées. Le 4 janvier 1913, l’hôtel ouvre ses portes devant au moins sept têtes couronnées. Les premières salles de bains individuelles de Nice y sont installées. La modernité s’affiche, triomphante. Puis la guerre éclate. Réquisitionné dès 1914 comme hôpital militaire, le Negresco ne se relèvera pas du conflit. Henri Negrescu mourra en 1920, ruiné, sans jamais avoir vu son rêve reprendre vie. Il y a quelque chose de vertigineux dans cette trajectoire : construire le plus bel hôtel de Nice pour ne jamais vraiment en jouir.
De la faillite à la renaissance : Jeanne Augier prend les rênes

Racheté en 1920 par une société belge, l’hôtel traverse les décennies sans jamais retrouver son éclat d’origine. En 1957, Jean-Baptiste Mesnage l’acquiert pour sa femme, attirée par le fait que le Negresco était alors le seul hôtel de Nice équipé d’un ascenseur adapté. La gestion revient à leur fille, Jeanne Augier. C’est là que tout bascule.
Là où les hôtels de l’époque privilégient les décors sombres et la sobriété bourgeoise, Jeanne Augier fait exactement l’inverse. Elle ose la couleur, provoque les mélanges, installe du mobilier médiéval à côté de créations contemporaines, commande des moquettes à des artistes plasticiens, et transforme chaque couloir en galerie. Ce n’est pas une décoratrice qui s’amuse, c’est une femme qui forge une identité. Sous son impulsion, le Negresco devient un manifeste vivant de l’art de vivre à la française, une maison qui assume autant son histoire que ses audaces. À sa disparition en 2019, elle lègue l’intégralité de sa fortune au Fonds de Dotation Mesnage-Augier-Negresco, assurant la pérennité de l’œuvre. Nicole Spitz en est aujourd’hui Présidente, et Lionel Servant, Directeur Général.
L’architecture et la façade : un monument que Nice ne pourrait plus effacer

La façade du Negresco ne ressemble à rien d’autre sur la Promenade des Anglais. Sa coupole rose, ses colonnes, ses œils-de-bœuf, ses guirlandes sculptées : c’est le style Beaux-Arts dans toute sa démesure élégante, et c’est protégé. Par arrêté du 13 juin 2003, les façades donnant sur la Promenade des Anglais, la rue de Cronstadt et la cour intérieure sont classées au titre des Monuments Historiques. L’édifice appartient au patrimoine de la ville autant qu’à son propriétaire.
En 2025-2026, une restauration profonde redonne à cette façade son expression originelle. Quatre nouvelles statues allégoriques, réalisées en résine et fil de bronze par l’entreprise française SOCRA, ont été installées : La Musique, La Danse, et deux autres thématiques, en hommage au fondateur, à la ville et à son patrimoine. Des statues en bronze avaient orné l’édifice dès 1913, avant de disparaître mystérieusement au milieu du XXe siècle. « J’éprouve un attachement profond à l’histoire et j’ai souhaité redonner à la façade emblématique du Negresco son expression d’origine », confie Lionel Servant, directeur général. La finalisation complète des travaux est prévue pour avril 2026.
La collection Jeanne Augier : 6 000 œuvres qui ne s’exposent pas, elles se vivent

Ce qui distingue vraiment le Negresco de n’importe quel établissement de luxe, ce n’est pas le fil des draps ni la hauteur des plafonds. C’est que vous pouvez croiser un Niki de Saint Phalle dans un couloir, un Van Loo dans un salon, ou poser les yeux sur un lustre qui devait orner le Kremlin. La collection Jeanne Augier réunit plus de 6 000 œuvres et objets couvrant cinq siècles d’histoire de France, du mobilier médiéval aux créations contemporaines. Ce n’est pas un musée, c’est un hôtel qui a décidé que l’art n’avait pas besoin d’être mis sous verre pour être respecté.
Quelques pièces suffisent à comprendre l’ampleur de la collection. En voici un aperçu, parmi les plus emblématiques :
- Le lustre Baccarat du Salon Royal : commandé à l’origine par le Tsar Nicolas II pour le Kremlin, il mesure 4,60 mètres de haut et compte 16 800 cristaux. La Révolution russe a empêché sa livraison ; c’est le Negresco qui en a hérité.
- La tapisserie flamande du bar Le 1913 : réalisée d’après un carton de David Teniers daté de 1683, elle représente l’Amour ligotant le Temps, offerte à l’origine comme cadeau de mariage à la princesse d’Alcaretto et au prince d’Arenberg.
- Les moquettes d’Yvaral : dessinées en 1974 par l’un des fondateurs du G.R.A.V, elles jouent sur les lignes et les couleurs pour guider les hôtes dans les couloirs avec une cohérence presque musicale.
- Les gouaches de Victor Vasarely : père d’Yvaral, il anime les couloirs du premier étage avec ses compositions op art, créant un dialogue de générations rare dans un même lieu.
- La reconstitution du salon du XVIIe siècle : conçu par Jeanne Augier elle-même, cet espace est devenu le bar Le Versailles, où mobilier d’époque et atmosphère feutrée coexistent avec une précision historique saisissante.
Croiser un Niki de Saint Phalle dans un couloir ou s’asseoir sous un Van Loo dans un salon, c’est exactement ce genre de rencontre inattendue qui fait que le Negresco est un lieu à part. L’art y est partout, et pourtant jamais ostentatoire.
Les salons et suites : chaque pièce raconte une histoire

Le Salon Royal s’impose d’emblée comme le cœur battant de l’hôtel. Sous le lustre Baccarat et la verrière qui laisse filtrer une lumière diffuse, ce salon a accueilli des chefs d’État, des artistes, des cérémonies et des rencontres dont certaines ont changé le cours de carrières entières. Le Salon Masséna, lui, offre un cadre plus intime, à la mesure de réceptions privées ou de moments de représentation où l’histoire de la maison se ressent dans les murs. Ces espaces ne sont pas de simples salles de réception, ce sont des écrins qui portent la mémoire de tout ce qui s’y est dit.
Les Suites Signatures prolongent cette logique jusqu’au seuil de la chambre. La Marie-Antoinette, avec ses tons bleus et or qui font revivre la fin du XVIIIe siècle, accueille les hôtes dans 80 m² de majesté tranquille, avec vue mer. La Pompadour, La Parisienne, La Montserrat Caballé : chaque suite est un hommage assumé à une figure qui a marqué l’histoire, la culture ou la scène artistique. On ne réserve pas une chambre au Negresco, on choisit une époque dans laquelle se glisser le temps d’un séjour.
La gastronomie du Negresco : manger ici, c’est déjà un acte culturel

L’hôtel abrite plusieurs espaces de restauration, et chacun possède une atmosphère si distincte qu’il serait réducteur de les regrouper sous une même enseigne. Le Chantecler, restaurant gastronomique, développe une cuisine raffinée dans un décor XVIIIe où boiseries sculptées et toiles anciennes composent un cadre à la hauteur de l’assiette. À quelques pas, La Rotonde adopte un registre plus vivant, presque pop, avec ses chevaux de carrousel et ses couleurs franches qui en font l’un des espaces les plus surprenants de l’établissement.
Le bar Le 1913 s’inscrit dans l’histoire du lieu dès son nom, avec ses boiseries profondes et sa tapisserie flamande du XVIIe siècle qui veille en silence sur les conversations. N Les Bars prolonge l’art de vivre propre au Negresco dans un esprit de convivialité élégante, tandis que Le Versailles, conçu par Jeanne Augier elle-même comme la reconstitution d’un salon du XVIIe siècle, reste l’un des espaces les plus singuliers de la maison. Pour ceux qui préfèrent la mer comme horizon, N La Plage ouvre directement sur la Méditerranée. Déjeuner au Negresco, c’est choisir une époque autant qu’un menu. Pour ceux qui souhaitent organiser son séjour à Nice en anticipant les réservations gastronomiques, l’établissement met à disposition toutes les informations nécessaires en ligne.
N Le Spa : ralentir dans un écrin hors du temps

N Le Spa repose sur une conviction simple : l’art peut être un vecteur de bien-être au même titre qu’un soin. Ici, il ne s’agit pas d’aligner des prestations sur une brochure, mais de construire une expérience qui commence dès l’entrée dans l’espace. Le rythme change. On passe d’un hôtel en mouvement à quelque chose de plus lent, de plus intérieur. L’espace humide, accessible dès une heure avant certains soins, installe cette transition en douceur : bassin de nage à contre-courant, sauna, hammam, douches sensorielles. Le corps comprend avant que l’esprit suive.
Les soins eux-mêmes prolongent cette logique immersive. Le massage sous la pluie, expérience plurisensorielle que certains clients décrivent comme presque mystique, associe le flux de l’eau aux gestes précis des praticiens dans une synchronisation qui désarme. Les soins signatures, comme le voyage sensoriel au cœur des vignobles mêlant gommage et massage corps, sont pensés pour convoquer les sens plutôt que simplement les satisfaire. Dans ce spa, on ne sait plus très bien combien de temps a passé. C’est exactement le but.
Cent ans de célébrités : le livre d’or le plus fou de la Côte d’Azur
Certains hôtels collectionnent les étoiles, le Negresco, lui, collectionne les histoires. Depuis 1913, ses salons ont vu défiler ce que le XXe siècle a produit de plus grand, de plus extravagant et de plus inattendu. Plus de 37 films ont été tournés dans ses murs, de la Nouvelle Vague avec Jeanne Moreau, Brigitte Bardot ou Catherine Deneuve, aux productions internationales comme Magic in the Moonlight de Woody Allen. Mais ce sont les anecdotes non scénarisées qui restent les plus saisissantes :
- 1931, Joséphine Baker confie son amour pour la Côte d’Azur aux journalistes du Petit-Niçois depuis les salons de l’hôtel.
- 1948, Louis Armstrong découvre C’est si bon lors du premier Festival de Jazz de Nice, l’adapte en anglais au Negresco et en fait un succès mondial.
- 1965, Paul McCartney esquisse les paroles de Fool on the Hill dans sa chambre.
- Salvador Dalí déambule dans les couloirs avec son guépard en laisse, comme si la mise en scène de soi était une forme d’art à part entière.
- Richard Burton oublie dans sa chambre un collier de diamants destiné à Elizabeth Taylor.
- Michael Jackson fait refaire le parquet de sa suite pour répéter ses chorégraphies.
- Elton John tourne une partie du clip I’m Still Standing dans le Salon Royal.
Le Negresco n’a jamais été un décor. C’est un personnage, et les célébrités qui y ont séjourné le savaient mieux que quiconque : on ne vient pas loger au Negresco, on entre dans une histoire qui vous précède et vous survivra.



